Par Cyril Assathiany, directeur artistique
Le regard québécois de Cyril Assathiany sur l’un des grands rendez-vous européens des arts de la rue.
Cet été, j’ai eu la chance de me rendre au festival Chalon dans la rue, l’un des plus importants festivals d’arts de la rue en France. Je faisais partie d’une délégation québécoise mise en place par le Regroupement des arts de rue du Québec (RAR). Une occasion privilégiée de découvrir des propositions artistiques, de rencontrer des professionnel·les du milieu européen et de réfléchir à nos propres pratiques de création en espace public, ici en Estrie.
Chalon dans la rue en chiffres : 146 compagnies, 700 représentations
Pendant quatre jours, le festival transforme les rues, les places et les espaces publics de Chalon-sur-Saône en un immense terrain de jeu artistique. Cette année, la programmation réunissait 146 compagnies et 147 spectacles, pour plus de 700 représentations. Une diversité impressionnante de formes, de disciplines et d’esthétiques.
Premier défi : démêler cette programmation foisonnante ! Entre les horaires, les lieux de représentation, les déplacements et les propositions qui éveillent ma curiosité, il faut rapidement faire des choix. Et les quatre jours passent vite.
Surtout que mon objectif n’est pas seulement de voir des spectacles. Je souhaite aussi profiter de ce rassemblement pour rencontrer des artistes et des professionnel·les de la diffusion, échanger sur nos pratiques et développer des liens avec un milieu européen particulièrement riche et déjà bien structuré.
Sous une chaleur dense, presque tangible, je parcours en moyenne 15 kilomètres par jour, passant d’un spectacle à l’autre à travers la ville. Les propositions s’enchaînent, parfois jusqu’à huit ou dix spectacles dans une même journée. Certaines surprennent, d’autres questionnent, et quelques-unes restent longtemps en mémoire.
Parmi toutes ces découvertes, deux spectacles ont particulièrement retenu mon attention, pour des raisons très différentes.
Deux spectacles en espace public qui m’ont marqué
VIOLENT – La liberté comme moteur de création

VIOLENT – Association Société Protectrice de Petites Idées – Photo: Sebastien Armengol
La première proposition est VIOLENT, de la Société Protectrice de Petites Idées. Un spectacle de théâtre physique et de danse, complètement déjanté, où deux interprètes évoluent dans un univers coloré, absurde et imprévisible. La compagnie revendique une approche qui préfère l’audace et le « fais-le quand même » aux conventions du bon et du mauvais goût. Elle assume la fragilité, l’accident et l’imperfection comme des matières de création.
Ce que j’y ai vu, avant tout, c’est une véritable surdose de liberté.
Un spectacle foncièrement punk, non pas nécessairement dans son esthétique, mais dans son énergie, dans cette envie presque viscérale de crier quelque chose au monde, sans demander la permission.
Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est son rapport à l’espace public. Pourtant, VIOLENT utilise des codes scéniques plutôt traditionnels : une frontalité assumée, un quatrième mur relativement présent et une relation au public qui pourrait, à première vue, appartenir au théâtre en salle.
Mais l’énergie du spectacle est tellement débordante qu’elle semble faire exploser ce cadre. La proposition remplit l’espace, s’impose avec une telle force que les distractions habituelles de la rue ne semblent plus pouvoir détourner l’attention du public.
Et c’est précisément là que je trouve sa place en extérieur particulièrement intéressante. Il n’est pas toujours nécessaire de transformer physiquement un lieu ou de briser les conventions théâtrales pour faire du théâtre de rue. Parfois, c’est la puissance même d’une proposition qui lui permet d’habiter l’espace public.
Je me suis même demandé si VIOLENT ne serait pas trop grand, trop explosif, trop libre pour être contenu entre les murs d’une salle.
Découvrir VIOLENT
La Société Protectrice de Petites Idées
« VIOLENT » ou comment garder le secret d’une création en cours – Les Reportages du Fourneau
Chiche?! – Faire entendre la poésie cachée dans la ville

Chiche?! – Décor Sonore – Photo Cyril Assathiany
Dans un tout autre registre, j’ai découvert Chiche?!, de la compagnie Décor Sonore.
Cette proposition prend le chemin inverse de VIOLENT. Ici, pas besoin d’explosion d’énergie pour transformer notre perception de l’espace. Tout passe par l’écoute, l’attention et la découverte de ce qui se trouve déjà autour de nous.
Les artistes investissent le mobilier urbain et les objets ordinaires de la ville pour en révéler les qualités sonores. À l’aide de dispositifs acoustiques et d’instruments détournés, ils font vibrer, résonner et chanter des éléments qui, habituellement, passent complètement inaperçus.
Peu à peu, l’environnement se transforme en une immense composition musicale. Les objets deviennent des instruments, les vibrations se répondent et les sons composent une œuvre d’une grande poésie. Le spectacle propose cette expérience sans recourir à l’électricité ni à l’amplification électronique.
Ce qui m’a profondément intéressé dans cette proposition, c’est la manière dont les artistes nous invitent à redécouvrir un environnement pourtant familier.
La ville n’est plus simplement un décor dans lequel se déroule un spectacle. Elle devient la matière même de la création.
À travers cette expérience, notre regard — ou plutôt notre écoute — se transforme. Des objets ordinaires révèlent une richesse insoupçonnée. Nous ne sommes plus seulement devant une œuvre : nous découvrons autrement le lieu dans lequel nous nous trouvons.
C’est, à mon sens, l’une des grandes forces de la création en espace public : sa capacité à modifier notre perception du quotidien et à faire émerger de la poésie là où nous ne pensions pas en trouver.
Découvrir Chiche?!
La compagnie Décor Sonor
De Chalon à l’Estrie : nourrir la recherche et développer la pratique chez nous
Cette expérience s’inscrit directement dans mon parcours artistique, avec le Théâtre des Petites Lanternes, où je développe des formes de création qui interrogent notre relation aux lieux, aux publics et aux territoires.
Elle nourrit ma volonté de contribuer au développement des arts de la rue au Québec, notamment en Estrie, en explorant des dramaturgies spécifiquement conçues pour l’espace public.
Les rencontres et les découvertes faites à Chalon m’encouragent à poursuivre cette recherche, à expérimenter de nouvelles approches et à participer, avec d’autres artistes et organismes québécois, à la reconnaissance et à la structuration de cette pratique artistique chez nous.
Il ne s’agit pas de reproduire les modèles européens, mais bien de s’en inspirer pour développer des approches qui correspondent à nos réalités territoriales, culturelles et artistiques.
Au Québec, les arts de la rue possèdent déjà une richesse et une diversité de pratiques. Toutefois, la recherche autour des écritures spécifiquement conçues pour l’espace public demeure un champ à développer et à faire reconnaître davantage.
Pour moi, cela passe autant par la création de nouvelles œuvres que par le partage des connaissances, les rencontres entre artistes, les occasions de formation et la multiplication des espaces d’expérimentation.
Revenir avec des questions, des idées et des envies
Je reviens de Chalon avec beaucoup d’images en tête, de nouvelles rencontres et surtout de nombreuses questions qui continueront d’alimenter ma pratique artistique.
Les deux spectacles évoqués ici illustrent bien, à leur manière, l’étendue des possibilités offertes par l’espace public. D’un côté, une proposition débordante qui s’impose par sa liberté et son intensité. De l’autre, une œuvre délicate qui transforme notre perception d’un lieu par la simple puissance de l’écoute.
Deux démarches presque opposées, mais qui rappellent une chose essentielle : l’espace public n’est pas seulement un endroit où présenter un spectacle. Il peut devenir un véritable partenaire de création.
Ce séjour m’a confirmé l’importance de poursuivre les échanges entre les milieux québécois et européens. Non seulement pour favoriser la diffusion de nos œuvres, mais aussi pour enrichir nos démarches, développer un langage commun et contribuer collectivement à l’évolution des arts de la rue au Québec.
Et surtout, pour continuer à imaginer des œuvres qui dialoguent avec les lieux, les personnes et les territoires que nous habitons.

