L’ami de l’étranger est un projet du Théâtre des Petites Lanternes qui explore l’hospitalité à travers des rencontres citoyennes. Cette série d’articles partage les découvertes, réflexions et récits qui émergent de cette recherche participative sur l’accueil.
Par Philippe Langlois, philosophe
Je repense à l’expérience qu’a partagée une des participantes à nos rencontres. Deux couples se sont liés d’amitié et ont commencé à s’inviter à souper à tour de rôle. S’engagea une compétition : d’une réception à l’autre, chaque couple s’est senti obligé de raffiner et d’élaborer davantage le dispositif d’accueil. Ce n’était plus l’apéro et les trempettes, c’était les cocktails et les tapas. Ce n’était plus le souper à la bonne franquette, c’était le repas cinq services. La spirale les emporta jusqu’à ce qu’il faille consacrer sa journée à préparer la réception du soir.
Lorsque l’échange d’hospitalité a commencé à être vécu comme un stress plus qu’un plaisir, les deux couples ont choisi d’aborder le sujet de front et de réviser les attentes ainsi que les règles du rituel. Pour les simplifier.
Cette surenchère est une manifestation de la société de performance. Nous sommes plusieurs à être anxieux de ne jamais en faire assez. Cela s’applique aussi à l’hospitalité.
Que faut-il pour qu’un dispositif d’accueil soit suffisant? Non pas excellent, non pas irréprochable ni mémorable, mais juste suffisant?
Si nous apprenions à nous contenter du « juste suffisant », nous accepterions peut-être de nous recevoir plus souvent les uns les autres. Les planchers seraient un peu plus sales, les habits ressembleraient davantage à ceux de tous les jours, on garderait nos ustensiles pour la salade, les statuts sociaux seraient un peu dégonflés, mais nous serions plus souvent ensemble. Certains trouvent que c’est là une idée triste; mais elle permet au moins de partager sa tristesse avec des amis en chair et en os.
Quel est le plus petit dénominateur de la scène d’hospitalité?
Il me semble qu’un dénuement extrême peut faire l’affaire. Peut-être deux bras ouverts et une oreille disponible suffisent-ils à accueillir l’étranger. Peut-être la seule règle de l’hospitalité est-elle la disposition à être attentif à l’autre et à se laisser transformer à sa rencontre. Le sucrier hollandais et la cuillère d’argent, le bouquet de fleurs, la vue sur le lac, le carré d’agneau, le vin de garde, le bois de santal et le mala, le tour du propriétaire, le cadeau à l’invité et à l’hôte seraient alors des facilitateurs, des couleurs, des textures, mais pas l’hospitalité elle-même.

